Archives du 23 septembre 2018

Sur le pont d’une nuit sans pitié

Il est là, tout près de moi. Je sens son souffle poisseux peser sur ma nuque.

Comment ai-je pu imaginer l’avoir oublié?
J’aurais pourtant dû me douter que quelque chose n’allait pas: au lieu de voir des animaux morts, ce qui est le premier symptôme de déprime chez moi, je vois depuis quelques temps des gens nus. Des gens nus qui font leurs courses, promènent leur chien, se baladent dans les parterres de fleurs. Il est pénible de regarder un animal mort, mais une personne nue, c’est impossible. Je dois être déjà en sale état. J’aurais dû me méfier. Un gémissement s’échappe de ma gorge endolorie par l’angoisse.
Je me recroqueville sous la couette, espérant qu’il ne me verra pas. J’arrête de respirer. Mes paupières se crispent, enfonçant les globes oculaires dans leurs orbites. Son pas lent résonne dans mes oreilles. J’aurais dû vérifier que la porte était fermée.
Trop tard.
Comme lorsque j’étais enfant, j’imagine que si je ne le vois pas, il ne me voit pas non plus. Alors je continue de crisper mes paupières. Je sens la sueur nimber mon front. Pourtant je sais qu’il est sensible aux odeurs de peur, qu’il va me repérer. Je voudrais crier pour alerter, mais ma gorge convulse sur le passage de ma voix et l’étrangle, la transformant en un hoquet lamentable.
Mes membres se mettent à trembler. Mon cerveau a perdu le contrôle de mon corps, je perçois bras et jambes comme les quatre satellites fous d’un vaisseau en perdition. Quatre? je suis devenue dix, vingt, cent éclats de moi qui hurlent de terreur.
Il approche, je perçois la froideur de son corps dur.
Sa respiration haletante contracte le temps, laissant place à la grotte sombre et glacée de mes angoisses. Il a suffit d’un battement de cœur et les années de répit se sont évanouies pour laisser place à la peur. Mon corps, rendu docile et faible par la confiance de ces années d’insouciance, s’est tordu dans un spasme. Mon esprit vagabond se révulse, m’abandonnant à la solitude de la nuit. De la maîtrise diurne, il ne reste qu’un petit tas de poussière triste, à recycler dans la benne d’une humanité en perdition.
Il est là, assez près pour que je devine le puits infini de sa froide détermination, que je m’imprègne de son abyssale inexorabilité.
Pendant que je l’oubliais, il a gagné en force.
Ne jamais oublier.
Au bout de son bras au biceps saillant, un gant dont les arrêtes acérées ne me feront pas de cadeau. Il va se serrer autour de ma gorge et jouir de mon agonie, vriller de ses yeux perçants les lambeaux de mon cerveau qui auraient encore l’impudence de croire.
Ma raison vacille, en équilibre précaire sur la corniche inhospitalière des obligations.

Le coup part, vif, précis, laissant Dimanche agonisant.
Un cri se fraye passage entre ma glotte et mes amygdales. Dimanche va crever et je ne vais rien pouvoir faire de plus que ce bruit dérisoire.
Le sicaire imperturbable, la main crispée sur la lame rougie du couteau qu’il vient d’extraire du cœur de la pauvre bête, braque son regard sur un horizon de brouillard glauque.
Dimanche se tord de douleur, miroir de l’avenir qui se dessine.
De mes yeux coulent des larmes d’impuissance.
Ne jamais oublier.
Dans un cauchemar éveillé, chacun des grains dorés du sablier-bourreau est un coup de gong sur le fil fragile de ma lucidité.
Je voudrais lutter, mais nos armes sont inégales.
Je contemple, éplorée, la dépouille de dimanche qui déjà se dissout dans la fange d’une nuit sans espoir.
Je sais que mon tour est venu.
Je veux rester digne, mourir la tête haute, les yeux plongés dans le trou noir du regard abyssal de celui qui veut ma fin.

Dimanche n’est plus. Le sicaire a un sourire cruel. Sa main gantée de cuir noir se tend vers moi.
Au milieu de l’onyx palmaire, l’éclat froid d’un objet révoltant.
C’est un réveil.
Je vais vomir de désespoir.
Déjà, dans l’aube glacée d’un jour sans fond, l’ombre de lundi se faufile.
J’ai perdu.
Je perds toujours.

Publicités