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La carte postale anonyme

Lecteur-chéri-ma-sainte-Victoire,

Aujourd’hui, j’aurais aimé te parler bleu pur du ciel de Provence, murs ocres et résonance cristalline de fontaines à l’eau turquoise.
Je me sentais bucolique et légère, l’esprit dérivant dans un tout azuréen où flottait un bel enfant radieux de savoir nager, sourire éclatant, rire bondissant sur le coton des nuages et brassards gonflables bleu assortis aux fleurettes de ma robe de plage.
J’aurais aimé.

Mais la cruelle réalité m’a rattrapée et serrée très fort à la gorge. Et je ne parle pas là de faux-amis employeurs peu scrupuleux qui envisagent de vous faire suer sang et eau, esclave enchaînée au sacrosaint principe de rentabilité, avant même que vos menus pieds bronzés aux ongles délicatement vernis de rose poudré aient franchi le seuil de la firme – oui, je lis Grisham, et alors? –
Non.
Je veux parler de carte postale anonyme.

Et voilà, je te sens trembler en lisant ces mots, les yeux rivés à ton écran.

Je ne sais pas toi, mais pour moi, la notion de courrier anonyme évoque chantage, vengeance, menace, voir mort définitive. Mais plutôt sous la forme d’une lettre, avec enveloppe blanche standard, au cachet de préférence illisible, au papier banal et imprimé sur une imprimante intraçable.
Je suis donc totalement perplexifiée… Que penser de la carte postale anonyme?

Celle qui trônait avec indécence dans ma boîte aux lettre, posée sur une pile de prospectus, sa surface glacée tournée de façon arrogante vers la petite porte de métal, m’a dans un premier temps réjoui. En ces périodes sombres de mails et selfies, la réception d’un carton arborant bateaux, plages ou étals de fruits a un je-ne-sais-quoi de réconfortant et je succombais dans l’instant à sa désuétude. Néanmoins, une question fort justifiée se fraya un passage jusqu’à mes neurones chauffés à blanc (oui, nous sommes toujours en Août et oui, la température est aussi haute que les jupes des filles aux cuisses celluliteuses sont courtes). Qui diantre pouvait encore 1-savoir écrire avec un stylo, 2-connaître mon adresse, 3-dépenser des sous pour envoyer une image?
C’était donc louche.
Encore plus louche était le dos de la missive, couverte de deux écritures à peine lisibles, lignes bancales d’où émergeaient les mots « château », « mal » et quelques termes incompréhensibles comme « sojie » ou « tarca »
Et surtout, le plus flippant… pas de signature.
La carte à la main, je réfléchissais avec une intensité nouvelle (ben oui, fait ça deux mois que mon cerveau émet un signal plat, alors là, ça me demandait une remise en route. Mon cerveau est diesel….). Après trois cafés et deux douches, les volets tirés par mesure de sécurité, j’en était arrivée à la conclusion suivante: On me mettait en garde contre un château hanté et on me lançait un sort.
J’avais dû faire un truc de travers ou vexer une sorcière. Voir, les 2. (oui, je fais ça l’été, vexer les sorcières, ça occupe et ça rafraîchit la pensée, à défaut du corps.)
Mais là, ça m’était directement adressé, ça m’amusait moins. La sueur inondant mon dos, je fis d’importantes recherches dans de multiples encyclopédies et articles de revues spécialisées (traduis: je me suis baladée sur wikipedia). J’ai commencé par extraire de la photo de la carte un maximum d’informations fondamentales, qui m’ont amenée à déduire que le château se situe en bord de mer (les bateaux coquets peints de rouge et bleu m’ont aiguillée, j’admets). Puis le cachet (faisant fois (mais plein de fois)), une série de vagues sans date ni lieu, m’a orientée par défaut vers un trou noir. Il est vrai que ces trucs de carton ne sont pas géolocalisés, ce qui est un de leur avantage certain. Là, ça m’aurait arrangée, mais dans le doute, autant ratisser large. Le mystère = le trou noir, béant, un peu comme sous la calotte crânienne de XXXX (rempli à ta convenance, moi j’oscille entre des politiques, des conducteurs de 4X4, des plagistes et des vendeurs de vapotage)
En bref, la menace se précisait: J’étais menacée par un sort, près d’un château au bord de l’eau, sur une planète située dans la galaxie. Pour me défendre, il me fallait lutter à armes égales, à savoir: incanter. Mon choix s’est porté sans hésiter sur Klaatu barada nikto (ça a fait ses preuves, voir Le Jour où la Terre s’arrêta (film, 1951))

Tremblant pour mon intégrité physique, mais connaissant mes classiques, j’ai fait des navorkot et appris le Suus Mahna. Après quoi, j’ai allumé quelques bougies, fait le tour de mon appartement à cloche-pied en reculant et les doigts dans mon nez, puis j’ai appelé Thomas (Pesquet) et lui ai demandé d’affréter un vaisseau spatial pour sauver ma vie. Comme je lui proposais de documenter l’expédition via un canal Instagram, il a accepté.
Nous préparions notre voyage à grand renfort de salade-qui-pousse-dans-l’espace et de ceintures électriques à abdos quand le téléphone nous a interrompus.

La sonnerie, lugubre dans le silence de mon appartement sombre, a retentit  trois fois. Mon cœur a cessé de battre. Qui d’autre que mon mystérieux adversaire menaçant pouvait deviner que je fuyais vers la solution? La panique qui m’étreignait était telle que je n’aurais pas été surprise qu’il tombe de mon téléphone si je le décrochais. Ces types férus de techniques bizarres comme l’envoi de cartes postales à l’ère du tout connecté sont très forts. J’étais convaincue qu’il devait se trouver dématérialisé, suspendu dans les ondes, attendant (un sourire sarcastique aux lèvres) que j’appuie sur le bouton de mon appareil pour surgir à mes côtés. Mais il ne faut pas me prendre pour une pauvre fille: j’ai laissé le répondeur se déclencher. Autant qu’il se retrouve pris à son propre piège.

Ce n’est que plusieurs heures après, une fois le vaisseau paré au décollage et le compte insta de Thomas ouvert, que j’ai eu le courage de consulter la messagerie.
 » Salut ma poule, tu as reçu ma carte? »
La voix de Tony, mon voisin de bureau, a retenti dans l’habitacle.
 » ça a dû de faire drôle, hein, de recevoir du courrier par la poste? »
Je n’ai pas osé en parler à Thomas. Je me sentais trop stupide. Nous allons donc décoller. Lecteur fidèle, je t’écrirai la prochaine fois depuis l’espace.
Klaatu barada nikto
kajunpak’t pour la reprise

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