Archives du 18 juin 2019

L’ours bleu

Il y a un ours au fond du bassin.
J’en suis à ma 15è longueur de 50m et il vient de me faire un clin d’œil et un petit coucou. Il est assis sur les carreaux bleu foncé, à siroter son café, un léger sourire flotte sur son visage et de fines bulles s’échappent avec langueur de son pelage bleu turquoise. La sérénité tranquille qu’il dégage, la tasse de fine porcelaine délicatement tenue au creux de sa grosse patte et le papillon qui volete au dessus de son front altier me donnent envie d’aller le saluer.
Je prends une bonne inspiration et plonge.

Sa grosse silhouette se meut avec une grâce inattendue quand il me tend une tasse de café qu’il propose d’arroser d’un nuage de lait.

– Non, merci, Ours Bleu, je prends mon café noir

La tasse décorée de fleurs et d’un liseré doré brille joliment sous l’eau. L’ours n’a pas moufté et je bois mon café en observant le passage des baigneurs au dessus de nos têtes.

– J’aime bien vous regarder évoluer au dessus de moi, vous volez avec élégance. Ces derniers jours, on voit bien que le printemps est là, vos pelages arborent de plus belles couleurs qu’en hiver. J’adore ce balcon, c’est mon ouverture sur votre monde.

– Tu sais, Ours, on nage plus qu’on ne vole et nos couleurs sont celles de nos maillots de bain…

– S’il me plaît d’imaginer que vous volez et que ces couleurs sont celles de vos poils, tu n’as rien à dire, ne crois-tu pas? Chacun son univers et le mien fluctue au gré de mes envies…

Ses yeux bruns ourlés de cils épais me fixent. Il a l’air gentil, comme ça, mais je crains qu’il ne faille pas énerver l’ours. Je voudrais bien remonter et mettre un terme à cette étrange conversation, j’amorce un geste pour poser ma tasse quand il me prend par la main.

– On est assez restés sur le balcon, laisse-moi te faire les honneurs de mon logis…

Il m’entraîne à sa suite, par une porte dans le mur du fond du bassin. Je le suis, fascinée par le monde qui s’offre à moi. Nous entrons dans un salon classique, canapé de tweed gris, table basse couverte de magasines, quelques vases décoratifs dans lesquels s’ébattent de grosses chenilles, des pots remplis de guitares d’où s’échappent des doubles croches gémissantes et une étagère couverte de livres sur les pirates. A côté de la cheminée où crépite une petite vague, d’étranges personnages dardent sur moi leurs yeux roses.

– Tu aimes? me demande mon hôte avec un grognement de satisfaction, j’ai eu du mal à convaincre le taxidermiste de leur faire ce regard rose, mais je trouve ça plus intense.

Ce que j’avais pris pour des gens assis autour d’une table est en fait une série de têtes humaines remarquablement bien naturalisées, posées sur une large étagère en éponge rouge. Il y a deux hommes assez jeunes, une femme, deux petits enfants et un vieux monsieur. Je crois reconnaître en l’un des hommes le maître nageur du vendredi.

– Tu le reconnais, à ce que je vois, c’est donc que le travail est bien fait…

Son intonation est satisfaite et tranquille. Malgré la douce température de l’eau , je sens les poils se hérisser sur mes avant-bras.

– Je ne suis pas violent, mais les gens qui me cherchent le regrettent vite… Tu veux de la soupe d’étoiles?

J’oublie un instant de me demander ce que ces gens ont pu faire pour énerver l’ours bleu et me concentre sur ce qu’il me tend.

Dans un saladier rempli d’une sombre eau couleur d’obsidienne, flottent de petites étoiles dont l’éclat anime le bord du récipient de flashes lumineux aux couleurs de l’arc-en-ciel.

– La nuit dernière était claire, j’ai pu les cueillir à la surface, tu vois, c’est simple, il suffit de donner un coup de patte rapide et on capture des éclats de jour…

Il joint le geste à la parole, lance son énorme poing vers la surface, effleure au passage la palme d’une mamie en bonnet de bain orné de grosses fleurs de plastique jaune, et en effet, au creux de sa patte bleu foncé, quelques petites particules brillantes se trémoussent en gloussant. Il les pose avec délicatesse dans le saladier, remplit une louche du liquide chatoyant et me la tend. Avec un mélange fasciné d’appréhension et de curiosité, je porte le liquide à mes lèvres pour en boire un peu. Ca a un goût doré, frais. Je descends la louche d’une lampée.

– Je vois que tu aimes… ça fait plaisir, d’habitude, les humains tremblent et gémissent. Toi tu as l’air détendue…

– Ce doit être que je n’ai pas grand chose à perdre, là haut… et goûter une soupe d’étoiles, ça ne peut pas faire de mal…

L’œil du maitre nageur du vendredi semble me suivre tandis que je contourne la table basse pour m’assoir sur le canapé moelleux

– Si ça ne vous dérange pas, Ours Bleu, je vais profiter du calme ambiant pour me faire une petite sieste.

Il me tend un plaid à carreaux et un coussin, avant de sortir en éteignant le lustre, ce que je préfère, car les yeux roses des têtes empaillées me gênent un peu. J’enlève mes palmes pour ne abîmer le tissu du canapé et me prépare au sommeil.

Je sombre immédiatement dans un rêve étrange où les poissons volent en bans autour d’ours aux teintes pastel et où les étoiles chantent des chants traditionnels vikings.

Au petit matin, ma peau fripee par son immersion prolongée émet des démangeaisons impossibles à ignorer. L’ours n’est pas visible et je commence à manquer d’air A contre cœur, je remonte à surface. Le froid me fait tousser et le souffle de ma toux éjecte une quirielle de petites étoiles, dont le goût scintillant nappe ma gorge.

Les bords de la piscine se noient dans la fin de la nuit, il me faut un café.

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