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Jérémie et le vent 2/2

Le début est ici

*

Les heures ont passé, impitoyablement vides de son fils. Les recherches reprendront dès le matin. Assise dans la nuit, au milieu de la grange dont les murs de planches disjointes laissent passer un air froid et sifflant, Audrey attend. Elle a pris avec elle le tabouret de son fils et s’est posée au milieu de l’espace encombré. Elle ne saurait pas exprimer ce qu’elle espère, mais elle sert dans sa main le dessin de tempête et ferme les yeux, attentive au moindre bruit. Elle veut percevoir ce qui, elle en est sûre, a poussé le petit à quitter la maison sans prévenir.

Cernée par le froid et la panique de savoir son enfant seul dans la nuit bretonne, Audrey veut croire aux légendes.

*

Le grelot d’un rire cristallin l’arrache à ses pensées
– Jérémie ?

Mais la nuit, dense et hostile,  ne daigne pas répondre
– Ils sont jolis, les poissons ! Regarde, il y en a de toutes les couleurs !

La voix est étouffée et lointaine, mais elle ne peut s’y tromper : c’est bien Jérémie
– Mon chéri, où est tu ?

Elle allume la torche dont elle s’est munie et balaye l’espace de son faisceau, espérant voir briller les yeux noirs de son garçon.
– Mon chéri, répond, je t’en supplie…

Sa voix s’étrangle et la lumière ne rencontre que l’amoncellement des morceaux de vie dont elle ne peut se résoudre à se séparer.
– Mon préféré, c’est le bleu !

Elle aurait juré que son fils venait de laisser tomber les mots dans son oreille. Bondissant sur ses pieds, elle se met à tournoyer en agitant la lampe.
– Jérémie, ce n’est pas drôle, montre toi mon ange !
– Oh… elle sont drôles, les petites méduses… toutes transparentes… on dirait des fantômes…

La voix se fait ténue, comme si l’enfant s’éloignait.
– Où vas-tu ? Reste mon chéri !
– Je vais voir les hippocampes… je veux faire
– La fin de la phrase tombe comme un souffle léger.

Les hippocampes. Depuis plusieurs jours, elle a promis au gamin de l’emmener à l’aquarium admirer les petits animaux qui suscitent sa fascination. Les portes ouvrent à neuf heures.

*Audrey, où pars-tu ? Tu devrais rester, si Jérémie revient il sera rassuré de te trouver à la maison…

– Appelle-moi si tu as du nouveau, je fais vite !

Jacqueline et pépé regardent la jeune femme se précipiter dans sa voiture et partir en faisant crisser les roues.
– Mais elle est folle de partir maintenant…
– Si le vent l’a poussée, elle a raison.

Pépé fait un signe de la main en direction des phares de l’auto qui s’éloigne.

*


– Un gamin de six ans, avec son bonnet bleu à pompon et son blouson rouge.
– Un petit garçon qui correspond à votre description est bien venu hier en fin de journée, avec son grand-père. Il était tout excité à l’idée de voir des hippocampes.
– A quoi ressemblait le grand-père ?

Le ventre retourné à l’idée que Jérémie se soit fait kidnapper, Audrey écoute la femme derrière son guichet.
– Un homme assez grand, plutôt mince, avec un bonnet marin rouge. C’est drôle, on aurait dit le commandant Cousteau…
– Je peux entrer?
– Ce sera douze euros.
– Vous pouvez m’indiquer les hippocampes ?
– Deuxième étage, au fond à droite, ils sont fléchés.

Audrey fonce au second étage. Si son fils a été kidnappé, elle sait qu’elle n’a aucune chance de trouver dans les allées désuètes ou les panneaux usés quelque trace que ce soit de son passage, d’autant que le ménage a dû être fait depuis la veille. Mais elle n’a pas d’autre piste et le vent a été formel : le petit s’est rendu devant les chevaux de la mer.

La fenêtre de la salle est ouverte, laissant l’air balayer les installations. Le verre qui la sépare des animaux en lévitation est épais et seules les bulles du système de filtre brisent le silence de l’espace désert. Plongée dans l’observation des bestioles, elle se demande ce qu’aurait fait Jérémie s’il avait été là. Il aurait dessiné, c’est sûr. Prise d’inspiration, Audrey se met à souffler doucement sur la vitre. Un gémissement sort de sa gorge quand elle voit se former dans la buée, en lettres maladroites, le prénom de l’enfant.
– Jérémie… Mon chéri, où es-tu ?
– Je suis là maman… tu n’es pas en colère ?

Le pompon bleu se présente en premier de sous une table, surmontant une bouille fatiguée et contrite. Le regard désolé du gamin fait monter des larmes aux yeux de sa mère. Elle tend les bras et arrache du sol le petit qui tient serré dans sa main le billet d’entrée de l’aquarium.
– C’est eux qui m’ont dit de venir et de me cacher pour rigoler…
– Les hippocampes ?
– Oui, ils avaient des histoires de pirates à me raconter.
– Et tu es venu avec un monsieur ?
– Non, avec le vent, qui me parlait tout doucement et me poussait dans le dos. Il m’a un peu porté quand l’ai eu mal aux jambes et m’a posé devant l’entrée. Le gentil monsieur m’attendait devant la porte, il m’a aidé à entrer, m’a amené jusqu’ici et après il a disparu.
-Et tu as eu peur?
– Non, mais j’ai faim et je veux dormir.

*


– Voilà Pépé, je vous ai dit tout ce que Jérémie m’a raconté. Je ne sais pas trop quoi penser de ces histoires…

Le vieil homme sourit et souffle en direction de la grange d’Audrey.
– Suivez votre fils, laissez le vent vous guider…

Avec ses cheveux et sa barbe blancs, la jeune femme réalise qu’il ressemble à s’y méprendre au tableau qui orne sa cheminée. Dans le sillage du souffle d’Eole, elle croit distinguer de légers bruissements de voix enfantines.
– Merci pépé, vous avez raison, je vais suivre Jérémie.

*

Jérémie et le vent 1/2

Le cœur prêt à rompre la barrière de ses côtes, elle finit par s’assoir sur le petit tabouret de Jérémie. L’enfant adore ce siège de bois rouge qui lui vient de son grand-père, il le traîne chaque soir entre le télé et ce qu’il appelle son bureau, la table basse sur laquelle il passe des heures à faire des dessins et à inventer des histoire fantasques.

Deux heures qu’elle le cherche, qu’elle crie son nom dans la maison, le jardin, la grange, les champs avoisinants. Le petit semble s’être volatilisé. Elle n’a plus de voix, ses membres tremblent, la sueur colle ses vêtements dans son dos, les larmes ruissellent sur ses joues.

Le regard d’Audrey se fixe sur les feuilles couvertes des griffonnages du petit. Pour un enfant de six ans, il est plutôt habile à représenter les animaux et le jardin,  ses sujets de prédilection. Sans y réfléchir, elle soulève les dessins l’un après l’autre. Dans le tas de vaches, canards roses à rayures, poissons avec un bonnet, un gribouillage sombre et torturé attire son attention. Devant la maison, identifiable aux trois fenêtres ornées de volets jaunes, ce qui ressemble à une tornade grise et brune se contorsionne de façon menaçante. Elle saisit la feuille et observe les lignes sauvagement appuyées, comme si leur auteur avait voulu manifester de la colère en les imprimant autant sur le papier que dans le bois de la table. Elle remarque que des traits violents surgissent des lettres maladroites. Jérémie ne sait écrire que son prénom, mais il maîtrise les voyelles et certains sons.

…AAAA, OOO…

Elle s’arrache à la contemplation de ce qui ressemble à des cris dans la tempête et hurle le prénom du gamin. Le silence lourd qui enveloppe sa supplique est rompu par la sonnerie de son portable.

Audrey se lève brutalement, envoyant balader le tabouret de bois. C’est Jacqueline, la voisine qu’elle a essayé de joindre mille fois. Elle saisit l’appareil et son stress est tel qu’il lui faut s’y reprendre à plusieurs reprises pour décrocher.Audrey ? C’est Jacqueline, désolée, j’étais occupée à la la cuisine, je n’ai pas mon téléphone sur moi quand je travaille. Non, je n‘ai pas vu Jérémie depuis hier, quand il est venu discuter avec pépé au sujet de la voix du vent.

– Audrey ? C’est Jacqueline, désolée, j’étais occupée à la la cuisine, je n’ai pas mon téléphone sur moi quand je travaille. Non, je n‘ai pas vu Jérémie depuis hier, quand il est venu discuter avec pépé au sujet de la voix du vent.
– Avec pépé ? La voix du vent ?

Audrey se mord les lèvres. Elle n’a pas prêté attention à l’excitation du petit hier, quand il essayait de partager avec elle des histoires délirantes de vent qui lui parle. un pincement de cœur l’avertit qu’elle aurait dû.- Oui, il voulait entendre la légende locale, tu sais au sujet du vent qui vole les paroles…
– Oui, il voulait entendre la légende locale, tu sais au sujet du vent qui vole les paroles…
– Heu… non… je ne la connais pas…
– Je fais vite : il se dit que dans la région, le vent vole les paroles des personnes qui se promènent à la plage, pour les restituer ensuite à ceux qui se sentent seuls, dans leurs maisons. Jérémie est arrivé tout content, il prétendait avoir entendu des voix de nouveaux copains… Je crois que ton fils se sent un peu isolé, parfois. La vie à la campagne, quand tu viens de la ville, ça peut être rude.
– Donc pas depuis hier ?
– Non. Tu le cherches depuis quand ?
– Deux heures
– J’arrive.

 Les deux femmes ont arpenté le village et ses alentours jusqu’à la nuit, entraînant avec elles la plupart des habitants du village auxquels elles ont montré la photo du petit garçon.

Désespérée, Audrey a fini par appeler la police et les pompiers. Des gyrophares sillonnent le coin, blessant de leurs griffures indécentes la nuit ordinairement paisible.

Un agent lui ayant conseillé de rentrer chez elle pour accueillir l’enfant s’il revenait, elle s’ est assise sur le tabouret rouge, incapable d’articuler une pensée.

Sur la table, le dessin de tempête et de cris semble vouloir lui indiquer quelque chose.

Au-dessus de la cheminée, une gravure ancienne représente un Eole barbu aux longs cheveux qui souffle sur la mer, créant les vagues d’une tempête.

La voix du vent.

– Pépé ? vous voulez bien me dire ce que Jérémie vous a raconté hier ?
– Votre fils est venu me parler des voix qu’il entend dans la grange. Il est sûr que des copains lui murmurent des nouvelles de tous les pays du monde, colportent des aventures de pirates ou des récits de poissons asiatiques qui lisent les pensées.
– Et que lui avez-vous répondu ?
– Je lui ai conseillé de dessiner ces histoires, pour plus tard, quand il saurait écrire, qu’il puisse en faire un livre. Je me suis dit que c’était une bonne façon de l’intéresser à l’école…

*

La suite est par là